La présidence Macron, enjeux et échecs potentiels : commentaires sur l’élection présidentielle (3)

L’Assemblée nationale vient d’adopter la loi d’habilitation à prendre par ordonnances les mesures pour le renforcement du dialogue social. Projet fortement contesté sur le fond comme sur la forme, ce premier vrai acte de la présidence Macron nous offre l’opportunité de nous pencher sur ce que sera sa présidence pendant 5 ans, avec ses forces et ses faiblesses.

Le contexte particulier de l’élection de Macron

Le quinquennat Macron sera jugé en fonction des attentes du peuple, et le contexte atypique de son élection peut aussi jouer. Ainsi, bien des analystes ont constaté à juste titre qu’il y avait une aspérité, une imperfection même plutôt gênante dans une analyse politique qui avait cours jusqu’ici : les français, làs de la mondialisation devraient logiquement se tourner vers le protectionnisme. Mais cette année patatra à la présidentielle. Pire : récidive aux législatives. Et enfin, des sondages très favorables pour les propositions sociales-libérales du tandem Macron – Philippe. De quoi être déboussolé.

Un point important à comprendre : la France ne s’est pas muée en pays libéral et mondialiste, car les points clés idéologiques qui sont les fondations de ces convictions sont bien trop solides pour être balayés en quelques semaines. Dès lors, comment expliquer cette “conversion” des français au libéralisme et au mondialisme ?

Première explication : les français n’ont pas vraiment changé de philosophie économique. Mais beaucoup sentent le besoin de “tester” ce qui marche ailleurs. Notre pays a connu ces dernières années un nombre important de départs à l’étrangers. Des pays comme l’Australie ou le Royaume-Uni, même dans les milieux populaires, par le bouche-à-oreille deviennent des modèles, aux côtés de pays comme la Suisse. Désenchantés par un modèle social coûteux qui protège de moins en moins, nombre de français ont probablement souhaité tester l’espace d’un quinquennat ce qui fait le succès d’autres pays. Il ne faut pas oublier que pour la première fois sous l’Histoire de la Vème République, deux candidats qui assument un côté libéral économiquement ont fait plus de 20%. Si on fait l’addition, cela fait quand même 45% dès le premier tour. Raymond Barre n’aurait jamais rêvé de tels scores.

Deuxième explication : le rêve européen, que Macron a su ré-enchanter. En 2014, j’écrivais cet article sur la plateforme participative du Nouvel Obs. Je disais notamment ceci :

“Il faut s’imaginer dans une salle, avec des amis jouant au Monopoly sans vous, qui êtes bien trop occupé à vous reposer sur le divan. Vous leur proposez de changer les règles du jeu : que les sommes versées pour payer les amendes des cartes « Chance » et « Caisse de Communauté » atterrissent au fameux « parc gratuit ».

Vos amis seront probablement médusés face à une attitude aussi déplacée.

Il en serait probablement autrement si vous faisiez cette suggestion en tant que joueur sur le plateau qui aura eu des succès, et qui sera donc crédible pour imposer un changement de règle (« je connais le jeu mieux que toi, cette règle sera meilleure pour tout monde »).”

Il est intéressant de constater que Macron a repris le même principe dans sa communication sur les réformes et l’Europe : c’est en faisant des réformes que l’on redeviendra crédible et que l’on pourra changer l’Europe. Les français ont envie de croire en cela, et sont prêts à accepter de se faire un peu violence, pour qu’ils puissent récolter les fruits des dividendes de leurs efforts.

Des résultats économiques encourageants dans un contexte favorable pour les actifs

D’après les prévisions de l’OFCE, le déficit public devrait passer de 3% du pib en 2017 à 1,4% en 2022, le taux de chômage quant à lui devrait baisser de 9,2 à 7,6%. Les réformes du marché de l’emploi, baptisées avec ironie “mesures pour le renforcement du dialogue social” devraient porter leurs fruits sur les indicateurs macro-économiques, au prix sans doute d’une hausse modérée des inégalités. Au niveau du pouvoir d’achat, aucune prévision chiffrée mais les salaires ne devraient pas augmenter de manière substantielle avant 2020. Cependant, les prochaines années devraient être marquées par un effondrement du marché de l’immobilier, les biens se dépréciant de 10 à 30% de leur valeur, l’une des raisons étant que les baby-boomers chercheront à vendre en même temps des biens immobiliers sur-dimensionnés pour leur situation de néo-retraités. En cherchant à accélérer et simplifier les modalités de construction de logements, le gouvernement semble bien décidé à anticiper cette tendance à venir dans l’immobilier, afin de l’accélérer dès qu’elle se produira. La baisse prévue des aides au logement va également dans ce sens, dans la mesure où certaines études tendent à montrer que ce sont des dispositifs qui bénéficient principalement aux propriétaires.

Les grands gagnants seront les jeunes, notamment étudiants, et les actifs.

Un conflit générationnel qui pourrait frustrer les seniors

Grands perdants en revanche : les rentiers, en particulier les retraités, mais aussi les fonctionnaires proches de la retraite. Ces deux populations étant également touchées par la hausse de la CSG (en faveur des actifs), ils pourraient maudire Macron. Toutefois, l’embellie économique devrait rassurer les retraités, qui seront sans doute dissuadés de tenter une nouvelle expérience avec la droite qui n’a rien réformé pendant des années. Si l’opposition compte faire son lit sur les frustrations des retraités, elle devrait subir une déconvenue.

D’autant plus que les rentiers, perdants certes, pourront trouver de nouvelles occasions de s’enrichir avec le tournant que notre pays devrait vivre, avec les placements financiers encouragés (suppression de l’ISF pour le patrimoine financier). Une évolution qui devrait être maintenue quel que soit le résultat de la prochaine élection présidentielle, tant faire sauter le verrou de la rente des baby-boomers, entreprise politique très risquée, apportera des effets positifs au pays, notamment en remettant la valeur du travail au niveau de nos voisins.

L’Europe, source d’inquiétudes

Les aînés apprécieront sans doute l’embellie économique, ils auront cependant un peu plus de doutes sur la politique européenne de Macron qui, en dépit d’un volontarisme certain, risque de subir les mêmes désagréments que Nicolas Sarkozy en son temps. Il faut en effet être très clair : les exigences du nouvel exécutif français sont considérables. Bien sûr, comme nous l’avons vu précédemment, Macron cherche à “donner l’exemple” en Europe, avec des réformes économiques efficaces ; en quelque sorte, la France deviendrait le modèle à suivre face aux populisme. Mais Angela Merkel est un cas fascinant, celle qu’on prétend être une dame de fer depuis 2006 n’est en fait qu’une simple politique intelligente, qui joue un excellent numéro d’équilibriste au sein de la coalition CDU-CSU. Nous avons d’ailleurs pu en voir un exemple opportun avec la question du mariage gay. Est-ce-que la chancelière allemande, sans doute pour son dernier mandat, souhaitera marquer l’Histoire quitte à atteindre à la cohérence de sa plateforme politique, au point de risquer une défaite pour son successeur en 2021 ? Rien n’est moins sûr. N’oublions pas que Nicolas Sarkozy, en dépit d’un ego absolument énorme, n’a jamais eu vraiment le souci de rentrer dans l’Histoire, puisqu’il a toujours gouverné à court-terme. Les prochaines années seront réellement décisives dans l’empreinte que laissera Merkel dans l’Histoire. Si la dynamique que Macron souhaite impulser en Europe trouve écho chez la chancelière allemande, alors oui, et seulement à cette condition, le mandat du nouveau président français sera réussi sur le terrain européen.

On pourrait objecter que l’Europe, ce n’est pas seulement l’Allemagne et la France et qu’après tout, d’autres pays avec des populistes pourraient freiner la construction européenne. Après tout c’est une possibilité, mais elle reste peu probable, car les populistes ont subi de cuisants revers depuis l’élection de Donald Trump qui constitue à bien des égards une chance inespérée pour l’Europe. Sur ce point d’ailleurs, on notera en changeant brusquement de sujet, que si Donald Trump revenait sur sa décision à propos des accords de Paris comme il l’aurait laissé entendre à Macron lors de sa visite à Paris, cette nouvelle donne constituerait un succès considérable pour la France qui aurait enfin retrouvé un rang de leader mondial, chose absolument inespérée pour le peuple français : sa gratitude envers Macron serait alors sans limites.

L’innovation, terrain périlleux pour Macron

Si la construction européenne est sources d’inquiétudes, rien n’est écrit et tout dépendra des acteurs concernés. C’est tout autre chose lorsque l’on parle de l’innovation. Et pourtant, s’il y a bien un sujet clé pour notre continent, c’est bien celui-là. En effet, plusieurs études tendent à montrer qu’un progrès majeur comme l’Intelligence artificielle aura des conséquences considérables sur notre économie. Ce qui est quasiment acquis, c’est que l’Europe devrait être au second plan, derrière la Chine et les Etats-Unis, dans les retombées économiques de ces progrès, avec un pib qui profitera moins de cette innovation. Une situation dommageable pour l’Europe qui ne devrait pas être en mesure de redevenir la première puissance économique mondiale.

Plus alarmant, les pays avec une technologie IA avancée auront des gains de compétitivité spectaculaires. Tous les pays qui rateront le train de ce progrès se verront relégués, à une vitesse quasi-exponentielle, au second plan dans le commerce mondial (hormis peut-être les matières premières et certains produits spécifiques).

Si l’innovation est une source d’échec potentielle pour l’action ce Macron, comme semble le témoigner le manque d’ambition du nouvel exécutif pour le monde de la recherche, cette problématique reste intimement liée à l’Europe, puisque seuls des investissements à l’échelle européenne sont en mesure de changer la donne ; une question de volume. De même, la concentration dans l’espace relativement restreint qu’est l’Europe d’une population plutôt qualifiée doit forcer notre continent à une coopération renforcée, sans arrière pensée ni méfiance. C’est par ce risque que l’Europe déjouera les pronostics.

L’éducation, le grand échec potentiel de Macron

Si politique d’innovation et Europe sont deux choses vraiment liées, l’Éducation constitue l’essence pour alimenter la machine à produire de la valeur ajoutée.

La question éducative en France reste très particulière, et sans doute méconnue de la plupart des français, et même des politiques ; il faudrait en faire un article consacré pour bien développer l’explication. La principale chose à retenir, sans doute, c’est que l’action menée sous le quinquennat de François Hollande a non seulement profondément décrédibilisé la gauche aux yeux des enseignants mais aussi la cause “pédagogiste”, c’est à dire celle, menée par de nombreux universitaires français, exigeant (sic) que les enseignants fassent preuve de bienveillance et de modernité dans leurs enseignements. Cela s’est traduit notamment par une réforme du Collège dont les effets sont mesurables depuis la mouture du nouveau brevet : explosion des mentions Très Bien, niveau des élèves largement surestimé, avec de nombreux lauréats s’étonnant de recueillir à l’examen des notes bien supérieurs à leurs résultats tout au long de l’année. Sur la question du modernisme, on peut citer en exemple l’inflation du nombre d’achats, bien souvent à l’aveugle et sans concertation, de tablettes et autres outils numériques, souvent non-utilisés par les enseignants.

Le nouveau ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, a été nommé dans ce contexte. Sans conteste, les responsables de la politique éducative du précédent quinquennat n’ont pas manqué de manifester plus ou moins publiquement leur mépris pour ce nouveau ministre. il faut dire que ce-dernier a beaucoup oeuvré aux côtés de Luc Chatel, ancien ministre de l’Education Nationale et a laissé une image de conservateur. Toutefois, si Blanquer est bel et bien conservateur sur certaines questions, il reste très moderne sur d’autres. Si pouvait résumer les choses, de manière sans doute un peu caricaturale, Najat Vallaud-Belkacem serait plutôt Terra Nova là où Jean-Michel Blanquer serait Institut Montaigne. Et c’est là que réside tout le problème du nouveau ministre, c’est que les idées de l’un ou de l’autre sont toutes les deux détestées de la part de la majorité des enseignants. Si certains d’entre-eux ont pu accueillir avec satisfaction la nomination de quelqu’un de plus conservateur, ils ont vite été refroidi aussitôt le nouveau ministre sorti du bois, comme par exemple lorsqu’il demanda très hâtivement aux écoles d’organiser une “rentrée des classes en musique” (sic).

Les choses ne devraient pas s’arranger si l’on en croit les premiers marqueurs idéologiques avancés rue de Grenelle : davantage de contrôle continu au Baccalauréat, gel du point d’indice maintenu, autonomie des établissements scolaires. Seuls chantiers vraiment intéressants, le dédoublement en CP, répondant à l’extrême hétérogénéité des niveaux, et le dispositif des devoirs à la maison, rendu essentiel par l’éclatement spectaculaire de la cellule familiale, alors que notre système scolaire reste conçu pour des familles stables, comme en témoigne l’échec massif des enfants issus de familles monoparentales.

S’il était attendu par les observateurs que le quinquennat Macron ne devrait pas révolutionner l’éducation, tout reste possible, possiblement en bien, mais tout aussi probablement en pire.

Défense, sécurité, intégration : une friche pour Macron

Il est toujours intéressant de remarquer, lors de chaque remaniement, la fascination des politiques et des commentateurs pour les ministères régaliens. Pourtant, s’il y a bien un domaine où nos politiques ont failli depuis des décennies, c’est bien le régalien, même si parfois les apparences ont pu être sauvées.

Si le programme de Macron était déjà peu fourni sur ces questions, les premiers pas du nouveau gouvernement ne sont pas franchement rassurants. Certes, l’éviction du chef d’Etat major peut être considérée comme anecdotique, tant il a franchi la ligne rouge depuis le début de la campagne pour l’élection présidentielle. On peut en outre considérer que la baisse temporaire des crédits alloués aux armées répond à une situation d’urgence exceptionnelle. L’opposition, cherchant du grain à moudre, s’est immédiatement engouffrée dans la brèche, non sans contradictions comme “La France Insoumise” se révélant bien plus militariste que par le passé. Cependant, c’est bien l’inaction du gouvernement actuel qui serait à dénoncer, avec des ministres franchement transparents. A titre d’exemple, la construction de 15 000 places de prison supplémentaires vient à peine d’être évoquée par la nouvelle ministre de la justice, Nicole Belloubet alors qu’elle est censée être le fer de lance d’une politique judiciaire déjà fort peu ambitieuse. Dans son propos d’ailleurs, la ministre se contente volontiers d’empiler les déclarations générales, presque de bon sens. On en oublierait presque l’originalité qu’avait apporté Macron pendant la campagne, se saisissant par exemple du thème de la numérisation des procédures, chantier particulièrement peu avancé dans notre pays, les connaisseurs du monde judiciaire -les utilisateurs du logiciel CASSIOPÉE en premier lieu- pourront en témoigner.

S’agissant de Gérard Collomb, les choses sont similaires. Mis à part de la gestion et des propos assez durs sur l’immigration, on n’a pas vu le ministre parler de sujets d’envergure, comme l’insécurité notamment à Paris pour les touristes (ce qui devrait pourtant être un sujet phare de l’été), et relativement peu de terrorisme.

Conclusion

C’est donc un tableau contrasté qui se dessine pour la présidence Macron. Le bilan devrait être élogieux sur les sujets principaux, mais les cuisantes déceptions pourraient ne pas manquer. Les Etats-Unis, avec Barack Obama ont montré qu’un parti politique pouvait perdre une élection malgré un bilan économique flatteur, lorsque l’opposition savait se saisir de thèmes jusqu’à présent secondaires mais sur lesquels le pouvoir sortant n’avait pas donné satisfaction. Un tel exploit, de la part de l’opposition nécessitera un travail conséquent de fond, tant elle a échoué lorsqu’elle a été au pouvoir.

 

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